Avoir le marketing « dans la peau »


Que ce soit pour des raisons symboliques ou comme signe d’appartenance à un groupe, le tatouage est pratiqué depuis plusieurs milliers d’années partout dans le monde. Certains peuples, notamment en Polynésie, l’associent à un rite de passage. Malheureusement, le tatouage a aussi été utilisé depuis la Grèce ancienne comme mode de marquage pour l’identification des esclaves et des prisonniers.

Depuis les années 1990, on observe un véritable engouement pour le tatouage, qui est plutôt devenu un moyen par lequel une personne revendique son originalité. Ce qui m’amène à vous demander : Seriez-vous prêt à vous faire tatouer un logo ou l’adresse d’un site Internet si un représentant vous offrait un gros montant d’argent? Et si oui, quelles parties de votre corps seriez-vous prêt à sacrifier pour un tatou publicitaire?

Ces questions sont dérangeantes, n’est-ce pas? Elles ébranlent fortement la charpente éthique du marketing. On a trouvé un nom à ce phénomène récent, le skinvertising. Il semblerait que certaines compagnies soient désespérément en quête de nouveaux espaces publicitaires.

Après avoir utilisé les panneaux sur le bord des autoroutes, les affiches posées dans les cabines de toilette et les hommes-sandwich, ils veulent de la chair humaine. Des agences spécialisées recrutent des gens prêts à vendre leur peau comme espace publicitaire. Je ne leur ferai pas le cadeau de les nommer sur ce blogue, mais celles que j’ai vues s’adressaient principalement aux étudiants. La dignité vis-à-vis le corps humain en prend un coup. Vive l’opportunisme des marchands!

Non, ce n’est pas une mauvaise blague : des transactions du genre « Je t’offre 10 000 dollars si tu te fais tatouer mon site Internet sur le front » se sont réellement passées. En juin 2005, Katherine Smith a été l’une des premières personnes à mettre son front aux enchères sur Ebay. La raison évoquée, être en mesure de payer les études de son fils. La compagnie Golden Palace, une sorte de casino en ligne, a remporté l’enchère en offrant  à cette mère la somme de 10 000 $ pour le tatouage permanent de son lien url. Par la suite, d’autres personnes ont fait la même chose. Voyez par vous-même…

Le tatouage est un art que je respecte. J’ai la chance d’avoir dans ma famille un artiste-tatoueur incroyablement talentueux, tellement que je pourrais afficher ses esquisses dans ma salle à manger. Bref, ses tatous sont des œuvres d’art. Le problème, c’est qu’en ouvrant la porte au skinvertising, on dénature le corps humain en le traitant comme un contenant sans en respecter le contenu. On s’éloigne du geste identitaire et on pense strictement en signes de dollars.

Habituellement dans le monde de la publicité, on imagine un concept, on choisit le support, on imprime, on distribue, la campagne passe et puis après, le concept est désuet, donc on jette. Avec le skinvertising, le corps devient un vulgaire support. Rien de trop dérangeant pour le grand patron : on imprime un logo de façon indélébile sur la peau d’une personne (oui, oui, elle est consentante, donc, pas de problème!) pour vendre notre produit et faire des profits. Ce n’est pas le grand patron qui doit ensuite affronter les regards, vivre le rejet dans sa recherche d’emploi ou dans sa vie amoureuse.

Pour finir d’enfoncer le clou, j’aimerais vous faire part du témoignage de Brent, qui a aussi accepté de « collaborer » avec Golden Palace. Vous pouvez constater les dégâts sur cette photo. Son témoignage, que j’ai pris la liberté de traduire, est honnête et introspectif :

« Je voudrais sérieusement décourager toute jeune personne d’avoir une annonce publicitaire tatouée sur le visage ou sur le corps, parce que la réalité, c’est que le monde est beaucoup moins amical avec les tatouages que vous pensez et que ces tatouages sont très très permanents. J’ai commencé le processus pour supprimer le tatou de Golden Palace sur mon front et c’est la chose la plus douloureuse que j’ai jamais faite. J’étais tellement enflé que je n’ai pas été capable de voir pendant des jours. »

Aie aie aie… quel gâchis! Quoi dire, sinon que les compagnies qui tentent d’accroître leur visibilité de cette façon devraient réaliser que l’effet de publicité espéré est complètement raté : les gens sont plutôt répugnés par leur concupiscence et leur total manque de respect des personnes.

Images via makemepub.blogspot.ca

Image via news.bme.com/2012/09/21/skinvertising-retrospective/

 

 

 


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